QUELLE SOLIDARITE NORD-SUD ?
Le Docteur Daniel Coutant est le président de Nantes-Guinée. Il a contribué au dossier de la Revue Pratiques* (N° 46), "L'humanitaire est-il porteur de solidarité ?"
Sauver des vies, sauver des victimes… est la première idée qui nous vient à l’esprit, à l’évocation de la question de l’humanitaire, une idée entretenue et même renforcée par le marketing émotionnel appelant à toujours plus de générosité. Le volontaire bénévole débarque et les rapports entre les sauveteurs et les sauvés se caractérisent vite par l’inégalité et l’absence de réciprocité. L’aide d’urgence passée que reste-t-il ? L’aide humanitaire permanente… qui ne dure que tant qu’il y a des dons…A côté de cet humanitaire qui donne et qui appelle aux dons, il y a une autre forme de solidarité, pas moins généreuse, qui essaie de faire dans le développement durable, travaille à l’émergence de la société civile et reçoit aussi de ses partenaires du sud. C’est ce que revendique l’Association Nantes-Guinée en appuyant le développement de mutuelles de santé en Guinée, à la demande de groupements d’agriculteurs ou d’artisans. Composée essentiellement de personnes morales (Comité d’entreprise de la mutualité de Loire Atlantique, la mutualité elle-même, l’employeur, la ville de Nantes et le CHU), Nantes-Guinée est financée à 50 % par le ministère des Affaires étrangères. L’argent sert à payer la formation et le fonctionnement de l’équipe du « Projet » (chef de projet, techniciens en gestion, animateurs…), une dizaine de personnes, futurs cadres des mutuelles au service des mutualistes. Au bout de six ans, six mutuelles ont été créées ; les responsables ont été élus, les instances fonctionnent (conseils d’administration, bureaux, commissions..).
Un projet intéressant, sans perdre tout sens critique… Un peu à la manière d’un slogan, on va parler d’accès aux soins pour tous… en oubliant que pour cotiser à une mutuelle, il faut déjà être solvable, qu’en Afrique les soins sont payants, qu’il n’ y pas de CMU… Faciliter l’accès aux soins pour les mutualistes dans les centres de santé publics, c’est, dans le même temps mettre en difficulté les infirmiers vis-à-vis de la population non mutualiste qui ne peut pas payer, quand bien même les médicaments sont disponibles pour elle. Quant à la notion de soins de qualité ( ?), toujours rappelée dans les dossiers, il serait plus pertinent de parler de soins acceptables pour la population, à condition de prendre soin de l’écouter… sans faire dans la démagogie. Non, les médicaments sous blister ne sont pas mieux que les génériques à l’unité ! Nantes-Guinée fait l’avance du premier stock de médicaments qui sera renouvelé avec les cotisations des mutualistes. C’est une procédure en complète opposition avec le don de médicaments, solution de facilité, non pérenne et rarement adaptée aux besoins. Est-ce abuser alors, de son pouvoir de médecin du Nord que de s’indigner en découvrant un stock de traitements substitutifs de la ménopause, provenant de donateurs français, au moment où, ils viennent d’être médiatiquement prohibés en raison de risques supposés de cancer du sein ?
Savoir garder une éthique… Prendre en considération la pauvreté ne signifie pas tolérer la corruption, cela va de soi. De même, s’investir dans les mutuelles, c’est faire preuve de militantisme et le militantisme ne s’achète pas ! Que des indemnités pour les frais de déplacements soient versées aux trésoriers qui collectent des fonds se conçoit, que des per diem soient accordés aux participants à une réunion de sensibilisation sur les mutuelles, non. Pourtant cette pratique se voit avec certaines Organisations Non Gouvernementales (ONG) ! De même, il est facile de créer une mutuelle (sur le papier) en finançant le poste d’un médecin d’une administration et le véhicule 4x4 qui va avec la fonction ! La même rigueur vaut à l’égard des salariés des projets. Pourquoi faudrait-il, en fin de projet triennal donner les motos aux agents de terrain, sachant qu’elles ont été achetées avec de l’argent public ?
Accepter d’être déçus par des collaborateurs… Qu’il est dur de voir des collaborateurs nous quitter, sans état d’âme, pour gagner plus d’argent ailleurs. C’est leur droit et bien sûr, en tant qu’employeur, il faut respecter les décisions. Cela dit, ces comportements nous renvoient à une image de patron, un patron pourtant bénévole et militant qui se bat continuellement pour obtenir des financements, non pas pour lui, ni pour des actionnaires mais pour la population guinéenne ! Que de déception aussi avec certains médecins qui, tout en affirmant être en plein accord avec le Projet, refusent de se plier aux règles de fonctionnement : rendre des comptes, respecter les procédures établies tous ensemble ou tout simplement signer un contrat de travail… Finalement, pour eux, l’appui consisterait à s’en tenir à un rôle de bailleur de fonds, de payeur aveugle…
Plus qu'une aide permanente, une nouvelle forme de solidarité. Le Nord ne fait pas à la place des acteurs du Sud. Un médecin de Nantes-Guinée ne va pas en mission pour soigner ou pour apporter des médicaments. Il va écouter le personnel soignant, parler avec lui méthodologie, partenariats, rencontrer les autorités sanitaires et politiques, les autres ONG… Une mission technique d’aide à la gestion entend évaluation des besoins et des ressources, mise en place de formations adaptées… A partir de là, les collaborateurs guinéens (payés par Nantes-Guinée) ne sont pas de simples exécutants mais des acteurs à part entière, dans un pays pourtant, où, pour lutter contre la pauvreté, le système D est essentiel… Qu’un médecin parce qu’il est médecin refuse d’adhérer à un cadre contractuel n’est pas acceptable, mais pourquoi les médecins du Sud devraient-ils être plus vertueux que les médecins au Nord ? La population mutualiste est vraiment partie prenante et motivée ; comme dans bien des endroits en Afrique, l’action des femmes est impressionnante. Arriver à assumer des responsabilités en étant quelquefois illettré(e) mérite le respect. Ce sont tous ces aspects qui traduisent l’appui apporté à l’émergence de la société civile (s’exprimant concrètement, par exemple, par des formations à la législation des mutuelles…) La démarche n’est pas de faire de l’action pour de l’action mais de toujours prendre le temps de réfléchir et y donner du sens en lien avec les objectifs de l’association. De cette réflexion, trois axes se dessinent : la coopération avec les autres opérateurs d’appui, la collaboration avec Fraternité Médicale Guinée (FMG), l’autonomisation du Projet.L’équipe de Nantes-Guinée a contribué à mettre en place, en Guinée, une plate-forme des ONG qui permet de se connaître davantage et d’échanger, étape préalable à une harmonisation des pratiques. Fraternité Médicale Guinée (voir l’article du Dr Sow) est une association créée en 1994 par des étudiants en fin d’études de médecine, sur les valeurs d’accès aux soins pour tous, de travail d’équipe, de projets de prévention et de santé communautaire. Maintenant FMG gère quatre centres de santé (après avoir travaillé dans la clandestinité). Par convention, FMG se charge de tout le volet santé des mutuelles (suivi des conventions et de la gestion, formation des professionnels de santé, mise en place des programmes de prévention...) ; l’intensité de cette collaboration fait écho à un projet de formation à la médecine de famille en Guinée mené conjointement. C’est une illustration d’une réelle démarche de partenariat Nord-Sud : former des médecins en Guinée, par des Guinéens, pour travailler en Guinée et y vivre de leur métier. Enfin, dans cette logique, Nantes Guinée œuvre à l’autonomisation du Projet en Guinée. Ce long processus est indispensable… Nantes-Guinée devra ainsi passer de l’étape « porteur du Projet » à « partenaire du Projet ». Sans abandonner pour autant les mutuelles, Nantes-Guinée doit, dès maintenant, préparer le relais de son action par les Guinéens. Tous ces développements (plate-forme des ONG, projet médical avec FMG, processus d’autonomisation…) sont amorcés. Ils vont demander du temps et de l’argent. Maintenant est-ce que ces démarches sont compatibles avec la demande du Ministère des Affaires Etrangères d’augmenter rapidement les effectifs des mutuelles ? Bien sûr, il faut du quantitatif mais à condition de ne pas le dissocier du qualitatif… et de la pérennisation du Projet. N’est-ce pas là, la vraie question concernant l’Humanitaire ? *Revue Pratiques
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